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Une nouvelle de Jean-Marc Agrati
On foutait que dalle
extraite du recueil de 24 nouvelles intitulé "Le Chien a des choses à dire "
par Jean-Marc Agrati,
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On foutait que dalle, on attendait, mais on n’attendait rien. On n’avait pas l’énergie d’emmerder qui que ce soit, quand un mec est passé en nous disant :
Merde, les gars, vous foutez vraiment que dalle. Venez chez moi. On pouvait dire qu’il lisait dans nos pensées. On s’est regardés, et on a tous vu que sa proposition faisait l’unanimité. C’était bizarre, mais on a suivi. De toute façon, au pire, on s’est dit qu’on pourrait passer le temps à l’emmerder chez lui. On était cinq. Le mec nous a amenés en haut d’un immeuble, dans une pièce presque aussi grande qu’un gymnase. Les murs étaient en ciment brut de décoffrage, sans un poil de peinture. Il y avait des tables et des tables, partout des tables couvertes d’outils, de papiers, d’objets et de bouteilles de bière. Il n’avait pas l’air de s’embêter. Il nous offrait à boire quand on lui a demandé ce qu’il faisait. Il a dit :
Je fais tout. Absolument tout. Puis il s’est mis à un synthé et il nous a sorti un morceau hip hop de sa composition. Il fallait voir comme il chantait et bougeait en trafiquant les pistes tout seul. Du beau spectacle ! On l’a chauffé, on a applaudi, on connaissait le sujet, c’était vraiment bon. Avec les bières, ça nous a mis à l’aise. En faisant le tour des tables, on a vu des collages, de la peinture, de la ferraille emboutie et triturée en forme de bite, de voiture ou de nounours, des ordinateurs, des tonnes de pages imprimées, des listings de programmes, de la filasse comme on en voit pour fabriquer des avions ou des voitures, des consoles de jeu, des embryons, des aquariums avec des poissons qu’on n’aurait jamais imaginés, des plantes, je te jure, qui se tournaient vers nous quand on les regardait, et tout ça avec des bières, des outils, des bières, des éprouvettes et des bières. Il fallait bien qu’on ait un peu de répondant, alors Apolin lui a dit que lui, c’était la boxe thaï. C’était vrai, Apolin n’était pas un mickey, il avait gagné deux fois le tournoi de la proche couronne, la Rencontre Redoutable comme on disait. Apolin, en fait, c’était notre champion. Et là, notre gars bizarre a fait un jeu de jambes devant Apolin en disant :
Allez, allez, mec ! Viens m’en coller une ! On lui a dit :
Stop, holà mec, Apolin va te détruire, c’est vrai, t’es sympa, mais t’es tout maigre.
Vous parlez trop, qu’il a dit en décochant une mandale à Apolin, suivie d’un sale coup au genou. Apolin furax s’est mis en situation. Il est revenu sur le gars en déroulant toute sa technique, mais rien n’y a fait. Cet amateur de hip hop l’a fatigué et l’a foutu à terre. Et notre champion de la Rencontre Redoutable s’est retrouvé comme un chien sur le dos. Manu n’a pas aimé la démonstration. Il a sorti son feu et il a fait feu. Le mec a évité la balle d’un petit coup du collier avec un sourire narquois. Et il s’est rapproché. Manu était furax, il a tiré tant qu’il a pu, mais le mec était fort comme dans Matrix, il s’amusait autour des balles. Il a fondu sur Manu en souriant avec un finish à la Jet Li, une vraie figure de papillon qui nous a étendu Manu. Puis il a pris Manu par le col et il l’a traîné vers une sorte de carcan à trois trous monté sur un chariot. Il avait dû voir ça dans des films du moyen âge, mais les outils autour, les copeaux de bois et la limaille de fer attestaient qu’il avait bricolé ça tout seul. Manu était piégé, on ne voyait plus que sa tête et ses mains. On était sous le choc. Il a eu le temps de faire la même chose avec Apolin démoli et avec Cédric, qui restait là comme un con à le regarder. Dayan, le plus fin d’entre nous, a voulu se barrer. Je l’ai suivi avec juste un petit retard de foulée, mais le gars a claqué dans ses mains et la grande porte s’est verrouillée devant nous. Ça commençait à puer drôlement. On a couru vers les fenêtres, mais c’est comme si elles avaient deviné notre intention : de grands stores métalliques jamais vus chez Ikéa sont tombés avec fracas pour nous cacher le jour. Et les néons se sont allumés. De la très bonne domotique en tout cas. On lui a balancé quelques objets, mais il nous a rattrapés avec son petit sourire pour nous mettre chacun dans son carcan. J’étais le dernier et j’en tirais une fierté bizarre. Je suis monté gentiment sur le chariot, j’ai mis ma tête et mes poignets dans les trous appropriés et le couvercle s’est refermé doucement. On était courbés, ce n’était pas très confortable. Puis il s’est dirigé vers le frigidaire au milieu de la pièce en disant :
Suivez-moi. On s’est regardés en se tordant la tête dans nos carcans. On ne comprenait pas comment on pouvait le suivre. Mais les chariots ont compris, car ils ont roulé pour se disposer en arc de cercle autour de lui, devant le frigo central. Ainsi on pouvait tous se voir. Il a sorti une bière et il a bu à longs traits.
J’ai bien mérité ça, a-t-il dit. On pouvait à peine hocher la tête. Et tout de go, sans aucune préparation, il a baissé son froc, il a déroulé sa bite, puis il a déculotté Manu pour le besogner au cul. Manu pestait pendant que lui rigolait en disant que ce n’était pas grave. Le truc, c’est qu’il nous a tous ouvert le cul l’un après l’autre pour cracher sa purée, à la queue leu leu, sans repos. Quel enculé ! J’ai compris le coup du carcan : on ne pouvait vraiment rien faire. Une vraie tournante à l’envers. Cinq éjacs en aussi peu de temps, c’est le truc qui m’a semblé pas normal. Ça m’a mis la puce à l’oreille, je ne le regardais plus pareil. Puis il est retourné au frigo pour prendre une autre canette, à poil, mais cette fois il flottait, ça nous a estomaqués, il lévitait comme un vieux fantôme chinois. Mal rasé, à poil, à un mètre du sol, il buvait sa canette, comme toujours à longs traits. Et il nous a demandé :
Vous connaissez l’Histoire ?
Quelle histoire ? qu’on a osé.
L’Histoire ! L’Histoire qu’on apprend à l’école ! Vous connaissez l’Histoire ? Nous, on se regardait sans trop rien dire dans nos carcans et nos mains faisaient des gestes d’impuissance. On a préféré ne pas en rajouter. Comment lui dire que la prof ne venait plus parce qu’on l’avait trop menacée, et qu’on n’avait jamais compris ce que le New Deal avait de new ? Peut-être qu’il était prof d’Histoire, c’était dangereux de dire des trucs pareils.
Bon. Ce n’est pas grave, a-t-il dit, je vois bien que vous ne connaissez rien à rien, et c’est très bien comme ça. Il parlait lentement, il se marrait tout seul, il était pété. Et toujours en lévitant, il est retourné derrière nous pour réexploser cinq fois nos culs, sans mettre une seule fois le pied à terre. C’est sûr, on a vérifié, on en était à la dixième cuillère de purée et ça, en l’espace de trois canettes. C’était du vrai surnaturel. Mais c’est vrai qu’en cherchant bien, il avait un petit air venu d’ailleurs. Il est revenu au frigo pour se renquiller une bière, toujours pareil, à longs traits, puis une autre, parce que vraiment il descendait vite. Et il a fait :
Oh ! Les gars ! Ce n’est pas grave de ne rien connaître à l’Histoire, parce que vous êtes ICI dans le LABORATOIRE DE LA POST-HISTOIRE. Bienvenus les gars. Et merci pour le cul. On n’a pas trop changé l’expression de nos têtes et ça a dû lui convenir, car il a claqué dans les mains et nos carcans se sont défaits. Comme quoi on progressait dans le dialogue. On a déplié nos corps, on s’est lavé le cul et il nous a dit de boire des bières. Dayan a demandé un Coca, mais le mec a insisté pour qu’il boive une bière. Et Dayan a bu de la bière, parce qu’il n’avait plus envie de refuser quoi que ce soit à ce mec. Une fois qu’on était bien à l’aise et dans une vraie situation de dialogue, j’ai osé la question :
C’est quoi la Post-Histoire ? Manu a cru faire son malin en répondant à la place du gars :
T’as une bite dans la tête ou quoi ? La Post-Histoire, c’est ce qu’il y a après l’Histoire ! Le mec a rigolé et Manu et les autres aussi, sauf moi. Puis le mec a fait :
Très bien, Manu, mais là tu ne nous apprends rien, tu parles comme un politologue, ça ne nous éclaire pas sur ce qu’il faut faire ! C’est toi qui n’as rien compris ! Il fulminait quand il a dit ça et il lui a foutu une mandale bien mieux que dans toutes les rencontres redoutables de la proche couronne. Force est de reconnaître que Manu gisait à poil avec le cou brisé et que ça semblait définitif. Il fallait donc faire attention à ce qu’on disait. Il est venu devant moi et il m’a demandé :
Comment tu t’appelles ?
Benjamin, Monsieur. J’ai dit Monsieur, ça a été plus fort que moi, je ne sais pas si j’ai bien fait, mais il ne m’a pas tué. Et il a continué :
Benjamin, tu as posé la bonne question. La seule question valable. Et je te réponds : la Post-Histoire n’a de sens que s’il y a arrêt et oubli de l’Histoire. En d’autres termes, que si on a effacé l’Histoire. Mais l’Histoire, dans le fond, c’est quoi ? Il me regardait, il fallait que je réponde. Les autres connards souriaient. J’avais l’impression de me mettre un revolver sur la tempe et d’appuyer sans rien savoir. J’ai dit :
Les manuels ! Les manuels d’Histoire, Monsieur !
Ce n’est pas si mal, mais creuse ! Qu’est-ce qu’il y a dans les manuels d’Histoire ?
Il y a des dates ! Des villes, des villes de tous les temps et de tous les pays et il y a des guerres !
Des villes ! Très bien Benjamin, des villes ! C’est exactement ça ! Personne ne disait rien. Moi je jouais ma vie à parler, j’aurais pu me taire, mais je ne sais pas pourquoi, je parlais. Et là, il s’est carrément téléporté au frigo, comme ça, en disparaissant de devant moi pour réapparaître devant le frigo. Il avait quand même de chouettes façons de choper ses bières. Il a pris une canette en répétant "des villes, oui, c’est ça", comme s’il découvrait lui-même, et il s’est mis à boire à longs traits. Puis il s’est retéléporté aussi sec pour tomber pile en face de moi. Il tournait le dos aux autres et son visage était à dix centimètres du mien, j’avais le nez dans sa bouche. Bon Dieu ! Je ne sais pas ce qu’il avait dans son ventre, mais ça puait ! Ça me donnait le tournis. Il a dit :
Des villes... On va les effacer, mon vieux. J’étais dedans, je ne pouvais pas laisser la partie en plan. Comme quand on a la balle, on ne peut pas s’arrêter au milieu du terrain. C’est l’esprit même du dialogue qui m’habitait. J’ai dit :
Oui, mais comment ? J’ai dit ça lentement avec un regard de savant, j’étais fier, la question n’était pas nulle. Il souriait. Lui aussi était fier de moi. Il a dit :
Avec la bombe humaine, mon vieux. Nous allons fabriquer la bombe humaine. Car, je vous rappelle que vous êtes dans le laboratoire de la Post-Histoire. Quand on voyait tout ce qu’il y avait autour de nous, on pouvait en être sûr. La bombe humaine, ça me disait quelque chose, mais je n’arrivais pas à raccrocher. Heureusement, il m’a lâché la grappe pour demander à tout le monde :
Et vous savez où elle est la bombe humaine ? Il n’a pas attendu de réponse. Il a dit, en se frappant le ventre des deux mains :
Elle est là ! Elle est là la cocotte ! Il riait. Il caressait son ventre qui était gros, mais nom de Dieu qu’il était gros son ventre ! Côté bières, la porte du frigo s’est ouverte et une canette s’est éjectée pour atterrir dans sa main tendue. C’était la maîtrise la plus totale. Nous on ne pouvait pas suivre, on en était encore à notre deuxième canette. Mais je regardais toujours son ventre et je n’y croyais pas. Ça gonflait, c’était au bord de péter ! Et surtout, sa bite à dix coups avait disparu ! Il y avait bien un peu de poil et... une fente ! Il était là à poil, avec les jambes en poteaux télégraphiques et sa barbe d’une semaine, mais le salaud avait une grosse fente de derrière les fagots à la place de la bite ! Il nous a regardés, il était un peu pâle et comme subitement fatigué, et il a dit :
Ça vient, aidez-moi les gars, amenez-moi de l’eau chaude. Et je veux ma bière, donnez-moi aussi ma bière. Nom de Dieu, nous tous, à poil, avec le cul défoncé, on avait un accouchement sur les bras. On s’est démenés, on a fait ce qu’il fallait, on a tiré de son ventre une sorte de bébé compact, mais qui avait des ailes, nom de Dieu, des ailes repliées, toutes roses, toutes luisantes de placenta. Et moi qui n’ai jamais été doué pour les bébés, je lui ai fait guili-guili. Le mec m’a pris la main. Il suait, il était très las, on était autour de lui. Il nous a dit sur un ton mystérieux :
L’accouchement, c’est de l’héroïsme pur... Je vous jure, les gars, de l’héroïsme pur...
On a vécu quelques jours comme ça, à boire exclusivement de la bière et à faire la nounou. Et chaque soir, il nous sodomisait. Pendant ce temps, la bombe humaine grandissait pour prendre la taille d’un très gros oiseau. Elle faisait déjà ses exercices de vol dans l’appartement. Elle se débrouillait pas trop mal. Mais elle revenait toujours dans le giron du mec et nous, tout autour, on lui faisait des guilis. Puis un jour, il a dit :
Vous êtes prêts les gars ? Il n’a pas attendu notre réponse. Il a claqué dans les mains et les stores métalliques se sont levés. Le jour nous a cramé les yeux, on n’était plus habitués, on a mis des lunettes. Il est allé à la fenêtre en dorlotant sa bombe humaine qui regardait le ciel avec un peu de frayeur. Il lui a attaché un émetteur comme on fait pour repérer les espèces menacées. Elle était craintive, fallait voir ça, c’était poignant. Et il l’a jetée dans le vide après un dernier bisou. Elle a pris son envol comme un pigeon l’aurait fait. Nous, à poil avec nos lunettes de soleil, on lui a fait des signes et on a bu à longs traits. Pendant une semaine, on a suivi sa progression sur un écran géant que le mec a fabriqué pour l’occasion. La bombe humaine a traversé lentement mais vaillamment l’Océan Atlantique avec un parcours tout en zigzags. Elle devait lutter contre les vents contraires. On regardait ça à poil, la canette à la main et la queue dans le cul tous les soirs. On n’avait même pas de chaussons. On a zappé rapidement sur toutes les chaînes du monde qui commentaient la destruction de New York qui n’avait plus rien de new. On attendait, mais on attendait enfin quelque chose. On caressait nos ventres qui gonflaient et on buvait nos bières à longs traits.
Le Chien a des choses à dire
Photographie : Sébastien Fantini
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Jean-Marc Agrati
Né en 1964, Jean-Marc Agrati vit et écrit à Paris. Ingénieur de formation, il a exercé divers métiers dans l’enseignement, dans l’aéronautique et dans l’informatique, en France ainsi qu’en Afrique où il a séjourné. Après un recueil de poésie (prix Paul Valéry en 1998) et divers projets d’écriture (contes, romans), il s’est orienté vers l’histoire courte.
Oeuvres publiées :
Le chien a des choses à dire, éd. Hermaphrodite.
Un éléphant fou furieux, éd. La Dragonne.
Ils m’ont mis une nouvelle bouche, éd. Hermaphrodite.
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