No comment
La fille ? Une bombe à retardement
Un extrait du roman de Ray Bradbury : Fahrenheit 451


par Jean-Sébastien Gallaire,    

 

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Né en 1920, Ray Bradbury s’impose à la fin des années 40 comme un écrivain majeur, avec la parution d’une série de nouvelles oniriques et mélancoliques, plus tard réunies sous le titre de Chroniques martiennes.
Publié en 1953, Fahrenheit 451, qui finit d’asseoir la réputation mondiale de l’auteur, sera porté à l’écran par François Truffaut.

Il faut que vous compreniez que notre civilisation est si vaste que nous ne pouvons nous permettre d’inquiéter et de déranger nos minorités. Posez-vous la question : Qu’est-ce que nous désirons par-dessus tout dans ce pays ? Les gens veulent être heureux, d’accord ? N’avez-vous pas entendu cette chanson toute votre vie ? Je veux être heureux, disent les gens. Eh bien, ne le sont-ils pas ? Ne veillons-nous pas à ce qu’ils soient toujours en mouvement, à ce qu’ils aient des distractions ? Nous ne vivons que pour ça, non ? Pour le plaisir, l’excitation ? Et vous devez admettre que notre culture nous fournit tout à foison.
-  Oui. [...]
-  Les Noirs n’aiment pas Little Black Sambo. Brûlons-le. La Case de l’Oncle Tom met les Blancs mal à l’aise. Brûlons-le. Quelqu’un a écrit un livre sur le tabac et le cancer des poumons ? Les fumeurs pleurnichent ? Brûlons le livre. La sérénité, Montag. La paix, Montag. A la porte, les querelles. Ou mieux encore, dans l’incinérateur. Les enterrements sont tristes et païens ? Eliminons-les également. Cinq minutes après sa mort une personne est en route vers la Grande Cheminée, les Incinérateurs desservis par hélicoptère dans tout le pays. Dix minutes après sa mort, l’homme n’est plus qu’un grain de poussière noire. N’épiloguons pas sur les individus à coups de mémoriam. Oublions-les. Brûlons-les, brûlons tout. Le feu est clair, le feu est propre. [...]
-  Il y avait à côté une jeune fille à côté, dit-il lentement. Elle est partie, je crois, morte. Je ne me souviens même pas de son visage. Mais elle était différente. Comment... Comment ça se fait ? Betty sourit.
-  Ici ou là, ce sont des choses qui arrivent fatalement. Clarisse McCellan ? On a un dossier sur sa famille. On les surveillait de près. L’hérédité et le milieu sont de drôles de trucs. On ne peut pas se débarasser de tous les canards boiteux en quelques années. Le milieu familial peut défaire beaucoup de ce qu’on essaie de faire à l’école. C’est pourquoi on a abaissé progressivement l’âge du jardin d’enfants et qu’on prend maintenant les gosses pratiquement au berceau. On a eu quelques fausses alarmes sur les McCellan quand ils habitaient Chicago. On n’a pas trouvé le moindre livre. L’oncle avait un dossier couci-couça : insociable. La fille ? Une bombe à retardement. La famille l’influençait au niveau du subsconscient, j’en suis sûr, d’après ce que j’ai vu de son dossier scolaire. Elle ne voulait pas savoir le comment des choses, mais le pourquoi. Ce qui peut être génant. on se demande le pourquoi d’un tas de choses et on finit par se rendre très malheureux, à force. Il vaut bien mieux pour cette pauvre fille qu’elle soit morte.
-  Oui, morte.
-  Heureusement, les toqués dans son genre sont rares. A présent, on sait comment les étouffer dans l’oeuf. On ne peut pas construire une maison sans clous ni bois. Si vous ne voulez pas que la maison soit construite, cachez les clous et le bois. Si vous ne voulez pas qu’un homme se rende malheureux avec la politique, n’allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question : proposez-lui-en un seul. Mieux encore, ne lui en proposez aucun. Qu’il oublie jusqu’à l’existence de la guerre. Si le gouvernement est inefficace, pesant, gourmand en matière d’impôt, cela vaut mieux que d’embêter le gens avec ça. La paix, Montag. Proposez des concours où l’on gagne en se souvenant des paroles de quelque chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel Etat ou de la quantité de maïs récoltée dans l’Iowa l’année précédente. Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de " faits ", qu’ils se sentent gavés, mais absolument " brillants " côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C’est la porte ouverte à la mélancolie. Tout homme capable de démonter un télécran mural et de le remonter, et la plupart des hommes en sont aujourd’hui capables, est plus heureux que celui qui essaie de jouer de la règle à calcul, de mesurer, de mettre l’univers en équations, ce qui ne peut se faire sans que l’homme se sente solitaire et ravalé au rang de la bête. Je le sais, j’ai essayé. Au diable, tout ça. Alors place aux clubs et aux soirées entre amis, aux acrobates et aux prestidigitateurs, aux casse-cou, jet cars, motogyres, au sexe et à l’héroïne, à tout ce qui ne suppose que des réflexes automatiques. Si la pièce est mauvaise, si le film ne raconte rien, si la représentation est dépourvue d’intérêt, collez-moi une dosse massive de thérémine. Je me croira sensible au spectacle alors qu’il ne s’agira que d’une réaction tactile aux vibrations. Mais je m’en fiche. Tout ce que je réclame, c’est de la distraction.

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Jean-Sébastien Gallaire

S’affichant très tôt comme le quatrième luron des Pieds Nickelés, puis nourri au suc amer des lectures de Michel Leiris, René Char, Francis Ponge ou encore Georges Perros, Jean-Sébastien Gallaire, dadaïste sur son cheval, propriétaire de châteaux en Espagne, oulipien hasardeux, des cothurnes aux pieds mirées par un regard d’esbrouffe, a choisi (considérant l’écriture comme la seule forme de présence possible) de privilégier la forme fragmentaire afin d’interroger le monde et les rapports qu’entretiennent avec lui les moulins à vent et autres pelures d’oranges de la poésie.
Il s’y met en scène, à nu, à hue et à dia, comme un Monsieur Loyal régisseur de son propre spectacle.
Certains de ses textes sont parus dans les revues La page blanche, Bordel ou encore Art le Sabord.

Il est le créateur et l’administrateur du site Michel Leiris auquel il a consacré une thèse de doctorat.
Il est le fondateur des Cahiers Leiris et le cofondateur des Editions mouvement fix.

 




 

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