Premiers Hennissements.
En 1998, Thomas, ex bretteur de basse, troque cette dernière contre sa vieille guitare classique et s’associe avec Vincent, ancien batteur dans un groupe de hardcore mélodique.
Sans savoir vraiment quelle orientation donner à leur duo, ils tâtonnent et cherchent la formule secrète d’une alchimie alors en devenir, une complicité polyrythmique déconcertante, un sens de la composition exigeant, une musique fraîchement, radicalement différente...
Dire et Indicibilité.
La musique de Cheval de Frise tient de ces mythes qui ne cessent de nous échapper, de nous poursuivre à mesure que l’on tente de les saisir, de les attraper dans les filets logiques de la perception normale, policée de la structure, de l’Ordre... C’est à chaque nouvel auditeur, nouveau spectateur, nouveau rapporteur, d’inventer dans l’instant sa propre vision, ses propres réactions, comme le lecteur de Borges, réinventant subséquemment le livre à chaque nouvelle lecture...
Musique et Métaphysique.
Leibniz avait défini la musique comme la seule expérience métaphysique partageable par tous, car se passant de mots, de grilles de lecture. Il suffit ainsi de se laisser porter/emporter par la mélodie des notes, la cascade de rythmes et d’atteindre sans introspection, ni autoréflexion forcenée, des états insoupçonnés, profondément enfouis aux confins de l’intériorité, complexe, contradictoire, foisonnante...
C’est ce que l’on sent poindre, affleurer dans Cheval de Frise...
Tout d’abord une angoisse, une veine métaphysique, comme une onde de noires interrogations se glissant subrepticement dans l’inconscient ; et qui enlève tout côté démonstratif, ostentatoirement technique à leur musique : elle émane des profondeurs, des « parois secrètes du crâne », de la ratte serait-on tenté d’ajouter... Une sorte d’écriture cathartique de la musique, pour purger, ou en tout cas bousculer un peu plus avant... Et si Thomas, au premier abord, semble des plus réservés, voire introverti, ce n’est que pour mieux se lâcher sur scène, grimaçant, violentant ardemment sa guitare, transporté vers un ailleurs qu’il ne pourrait atteindre qu’en jouant... Puis vient la complexité de leurs compositions, comme une illustration de leurs diverses influences, véritable mise à nu de leur propre intériorité, de la multiplicité du moi, de ses mille éclats différents, de ses aspirations contraires or néanmoins cohérentes. Une impression de collage, de juxtaposition expérimentale, mûrement pensée, conceptualisée presque... Et les maîtres mots seraient ici « palette », « éventail », « amplitude de spectre » ; tellement la subtilité et la diversification des motifs se succèdent ; à la manière d’un peintre piochant ça et là dans une large palette pour mieux varier ses effets...
A quality of heat, "It" ?
La musique de Cheval de Frise pourrait a priori sembler rebutante, un peu trop intellectualisée ; mais l’engagement viscéral dont ils font preuve sur scène, le plaisir évident qu’ils prennent à jouer, confèrent au set de Cheval de Frise une rare intensité, à même de faire vibrer n’importe quelle audience, toutes obédiences confondues...
En jazz on parlerait de "It ", ineffable émotion qu’il n’est pas donné à tout le monde de susciter, d’engendrer chez le récepteur contigu... Et si l’on peut songer au jazz en écoutant Cheval de Frise, c’est surtout la patte, le rendu rock n’ roll qui singularise et humanise leur musique : une veine chaotique, limite crade, « a quality of heat », qui gomme, enlève toute aspérité élitiste, par trop cérébrale, pour ainsi dire « prise de tête ». Il serait d’ailleurs euphémique d’affirmer, qu’en concert, ils ne trichent pas, mobilisant tout, évidemment leur impressionnante technique, toujours à la limite des potentialités du moment, mais surtout la somme fusionnelle de leurs individualités : Thomas, varie les ambiances, les parties rythmiques - jusqu’à plusieurs en même temps -, le médiator à la bouche, le pied alerte sur la pédale d’effet ; Vincent, lui, campé sur son tabouret, décline les plans de batterie, les schémas rythmiques - changeant de baguettes entre les morceaux, jouant même avec une, coincée entre les lèvres - il se fait tour à tour batteur de rock, de métal, de jazz, habillant les rares moments d’accalmie de quelques pêches sur les cymbales, proches de l’inspiration d’un coloriste...
Chacun fouraille ainsi dans son coin - le duo lorgnant à ce moment-là vers le duel d’instruments -, pour ensuite mieux se retrouver, comme par enchantement, aux carrefours des différents morceaux interprétés - la dualité redevenant alors duo, à la compacité acérée... Leur prestation pourrait s’apparenter à une partie d’échec, où il faudrait toujours rester concentré, ne jamais surjouer afin de mener la partie à son terme, en l’occurrence ici la partition...
Cheval de Frise ou le sens du détail.
Si l’on peut légitimer une logique, pour reprendre une terminologie consensuelle ; globalisante, convergente, pour ainsi dire "décloisonnante", dans la tentative de décrypter le monde et ses événements dans leur ensemble, à savoir un méticuleux démontage de leurs ramifications "emberlificotées" ; ne pourrait-on pas lui substituer le parti du fragment, du détail, pour appréhender un "fait d’art" ou la somme d’inspirations, de réflexions s’y rapportant ?
On pourra ici penser à l’intérêt de Baudelaire pour une approche fragmentaire de l’oeuvre, à la dilection de Breton pour l’anecdote, ce qui n’a pas été écrit, « édité », que l’on connaît mal mais qui éclaire infiniment, au punctum barthésien, s’agissant d’une photographie, la piqûre, le petit détail qui surprend, fascine et fait entrer dans l’humeur, la vérité tangible du cliché...
Dans une approche partitive de l’univers de Cheval de Frise, j’ai retenu trois détails, où j’ai privilégié la batterie au détriment de la guitare, cette dernière pouvant également être sanctionnée d’une étude microscopique, tant au niveau du jeu que de son amplification, de ses choix de mise en son... Tout d’abord la partition, symbolisant ici la complexité de la musique de Cheval de Frise. Vincent a enregistré certaines parties de batterie d’après la partition, qu’il avait préalablement écrite. Encore une fois l’idée d’un fait d’art intellectualisé, pensé au niveau de la tête avant d’entrer dans le corps, d’où une certaine absence de spontanéité, de fraîcheur dans l’exécution, serait-on tenté de penser... Or l’apprentissage empirique de la musique des deux membres de Cheval de Frise, contrebalance, pour ainsi dire, contredit de manière heureuse, cette approche idéative de la composition : Vincent n’exécute pas et écrit ensuite, à l’inverse...
Ensuite la variété des baguettes utilisées, en particulier un montage de deux baguettes assemblées à angle droit, une sorte de "double baguette" représentant la complexité doublée d’un grain de folie, d’inventivité, pour ainsi dire de bricolage. L’incongruité d’un tel ustensile symbolisant dans le même temps l’exigence de la démarche et son aspect positivement brouillon, chaotique, "déglinguée" ; la frappe est alors duelle, double, décuplée - on pourrait ici s’amuser à dire : « faire d’une frappe deux coups » -, dans un constant souci de remplir, d’habiller, d’habiter au maximum, l’espace, le temps.
Enfin, pour rester dans l’idée de bricolage, d’assemblages exquis, d’expérience, en l’occurrence ici expérimentation, à même de contredire une connaissance trop sûre d’elle-même, rigide, systématique - pour reprendre l’opposition de Locke - ; j’évoquerais un dispositif insolite utilisé sur un morceau du dernier album Fresques sur les parois secrètes du crâne. Un dispositif imaginé et mis au point par Simon Quéheillard, un ami de Thomas et Vincent qu’ils ont décidé d’inviter sur le disque, et qui les accompagne parfois sur scène.
Un moteur de maquette fait se mouvoir un bout de plexiglas qui heurte la guitare à intervalles réguliers, à nouveau se dégage ici le motif d’une rigueur méthodique et inventive, d’un ordre parfaitement maîtrisé et débridé. On pourra alors parler de logique imaginative, de rationalité désinvolte, sans pour autant délaisser la bizarrerie, l’originalité : une façon tellement personnelle de voir, de sentir, de parler, d’écouter la musique. Mais une approche décalée, un sentiment d’étrangeté qui viendrait, prendrait racine avant tout chez l’auditeur, le spectateur...
Ce goût, cette attirance prononcés pour les extrêmes, les contraires, les paradoxes - maintes fois vantés et évoqués -, rend leur musique profondément humaine, toujours instable, en perpétuelle recherche d’équilibre, d’harmonie. C’est sans doute ce qui la rend aussi transcendante dans la recherche formelle que chaleureuse dans l’effort mental requis pour la soutenir.

Discographie.
Cheval de Frise CD Sonore 2000
L’agonie dans le Jardin split 7’’/ Rroselicoeur Ruminance 2001
V/A House of Stairs Chiendent (2002)
Fresques sur les parois secrètes du crâne (2003).
Guitare : Thomas Bonvalet.
Batterie : Vincent Beysselance.
Contact : bonvalet.thomas@libertysurf.fr